L’approche systémique : Une alternative puissante aux psychothérapies classiques
À l’heure où notre société cherche des réponses rapides aux souffrances psychiques, l’approche systémique propose une alternative puissante : plutôt que de chercher “ce qui ne va pas” chez l’individu, elle s’intéresse aux interactions et aux contextes qui maintiennent les difficultés. Cette vision transforme radicalement notre compréhension des problèmes que l'on rencontre dans sa vie personnelle ou professionnelle et ouvre de nouvelles voies thérapeutiques.
Une autre façon de voir le monde
L’approche systémique repose sur un principe fondamental
La réalité n’est pas directement accessible, mais activement construite par chacun d’entre nous. Ce que nous percevons comme “vrai” est en fait filtré par nos expériences passées, nos croyances et notre contexte relationnel.
Exemple : comment réagir quand un manager adresse une remarque critique à son collaborateur ?
Prenons l’exemple d'un manager qui adresse une remarque critique à son collaborateur : il y a plusieurs manières de réagir qui peuvent être diamétralement opposées. On pourrait voir dans cette remarque critique une menace identitaire déclenchant du stress par exemple. A l'inverse, on pourrait aussi considérer que c'est une opportunité d’amélioration qui pourrait même générer de la motivation. La situation objective reste identique ; ce qui diffère, c’est la construction de sens que chacun en fait.
Cette perspective, issue du constructivisme, nous invite à considérer qu’il n’existe pas de “vérité absolue” dans les relations humaines, mais des constructions plus ou moins fonctionnelles selon qu’elles permettent ou entravent notre adaptation à l’environnement.
Des cercles vicieux plutôt que des pathologies
L’approche systémique s’intéresse particulièrement aux boucles d’interactions qui maintiennent les problèmes. Contrairement aux approches traditionnelles qui cherchent la cause d’un problème dans le passé ou dans la psychologie individuelle, elle examine comment le problème persiste dans le présent à travers des tentatives de solution inefficaces.
Cas concret : l'exemple de Sabine
Le cas de Sabine illustre parfaitement ce mécanisme. Cette cadre supérieure dans la banque, perfectionniste et très investie dans son travail, souffre d’épuisement professionnel. Elle craint de décevoir sa hiérarchie et d’échouer sur un nouveau projet qu’on lui a confié. Alors, elle compense par un surcroît de travail et cherche absolument à tout garder sous contrôle. Le problème, c’est que plus elle tente de tout contrôler, plus elle s’épuise et devient irritable. Plus elle s’épuise, plus elle devient irritable, plus ses relations interpersonnelles dans son travail se tendent et occasionnent des situations confictuelles. Plus ses conditions de travail se dégradent, plus elle s’approche irrémédiablement du burn out qui va l’éloigner durablement du succès. Ce cercle vicieux est alimenté par ses tentatives de solution : la solution devient le problème. Plus elle cherche à tout contrôler, moins elle contrôle la situation.
En thérapie systémique, Sabine a découvert une proposition paradoxale : accepter temporairement de “faire moins bien” dans certains domaines pour retrouver de l’énergie. Libérée de l’obligation de perfection absolue, Sabine a retrouvé progressivement sa capacité de discernement et son plaisir au travail. Quand l’exigence de contrôle et de perfection recule, l’efficacité revient.
Des systèmes relationnels plutôt que des individus isolés
Un principe fondamental de l’approche systémique est que les comportements, les symptômes et les communications ne peuvent être compris isolément, mais doivent être situés dans les systèmes relationnels plus vastes (famille, couple, travail, culture) qui les produisent et les maintiennent.
Marc et Julie, en couple depuis dix ans, illustrent cette dimension relationnelle des problèmes.
Ils sont pris dans un cycle de reproches mutuels : plus Marc se sent critiqué par Julie, plus il se referme et évite la communication. Plus Julie perçoit cette distance, plus elle exprime ses frustrations par des reproches, ce qui pousse Marc à s’isoler davantage. Cette “danse relationnelle” ne se limite pas au couple : leur tension affecte leurs enfants, qui développent des comportements d’opposition, ce qui augmente le stress parental et nourrit les conflits conjugaux.
Face à cette situation, les habituels conseils, tels que “communiquez mieux”, ou “arrêtez de vous critiquer”, se révèlent inefficaces. L’approche systémique propose plutôt des interventions paradoxales, comme une “prescription de dispute” : par exemple programmer un moment quotidien de 15 minutes pour exprimer les reproches, interrompant ainsi le cycle des tentatives de solution inefficaces qui maintiennent le conflit permanent.
Une posture thérapeutique différente
Dans l’approche systémique, le thérapeute évite la pathologisation des personnes. Une personne qui souffre d ‘une addiction par exemple ne se définit pas par cette addiction. Un comportement problématique n’est plus considéré comme la propriété d’un individu isolé, mais comme un élément d’un pattern interactionnel circulaire où chaque acteur influence et est influencé par les autres. L’intervention systémique implique une posture différente du thérapeute. Il ne “diagnostique” pas Sarah mais observe les patterns relationnels. Il ne cherche pas les “causes” mais les interactions qui maintiennent le problème. La “pathologie” devient un élément d’un système relationnel modifiable.
Prenons un exemple. Sarah consulte pour une “phobie sociale” - elle panique à l’idée de prendre la parole en réunion.
Dans une approche traditionnelle, le thérapeute analyserait les “causes” (traumatisme, manque de confiance) et proposerait des techniques (relaxation, restructuration cognitive) en restant dans une position d’expert externe.
Dans l’approche systémique, dès la première séance, le thérapeute remarque que Sarah parle très facilement avec lui, avec humour et pertinence. Il le lui fait remarquer : “Je suis frappé par votre aisance à communiquer ici, alors que vous me décrivez une grande difficulté à parler en groupe.”
Cette simple observation modifie déjà le système : Sarah réalise qu’elle sait communiquer dans certains contextes. Le thérapeute n’analyse pas “pourquoi” elle a peur, mais explore “comment” cette peur se maintient dans ses interactions professionnelles.
Il découvre que Sarah évite systématiquement de prendre la parole, ce qui renforce sa conviction qu’elle “ne sait pas faire”. Ses collègues, pensant bien faire, ne la sollicitent plus, confirmant son sentiment d’exclusion. Sarah est prise dans une boucle de rétroaction circulaire : elle évite de parler, donc ses collègues cessent de la solliciter, du coup elle se sent exclue, alors elle évite encore plus de parler. La boucle circulaire est en place.
Pour aider Sarah, le thérapeute va proposer une “expérience” : “Et si, cette semaine, vous posiez une seule question très courte en réunion, juste pour voir ce qui se passe ?” Résultat : Sarah découvre que ses collègues apprécient ses interventions. Le système relationnel au travail se modifie, et avec lui sa perception d’elle-même.
Lire aussi : La prostitution émotionnelle.
Des mondes relationnels à transformer
L’approche systémique propose le concept de “mondes relationnels” pour décrire des organisations perceptives cohérentes façonnées par l’histoire relationnelle de la personne. Ces mondes ne sont ni des catégories diagnostiques fixes, ni des pathologies intrinsèques, mais des systèmes adaptatifs qui ont eu leur utilité dans certains contextes.
Par exemple, une personne ayant vécu des séparations répétées ou des relations parentales instables peut développer rapport au autres marqué par l’anticipation constante de la rupture ou de la disparition de l’autre. Cette organisation n’est pas un défaut, mais une adaptation logique à une histoire où les liens ont effectivement été discontinus ou non fiables.
Le problème surgit lorsque ce système de perception-réaction, adaptatif dans son contexte d’origine, devient dysfonctionnel dans les contextes relationnels actuels. L’objectif thérapeutique n’est pas de supprimer ces organisations (ce qui serait impossible), mais d’élargir le répertoire relationnel de la personne, de créer de la flexibilité là où il y avait de la rigidité.
Une approche efficace et humaine
L’approche systémique offre une alternative aux modèles médicaux traditionnels de la souffrance psychique. En montrant que les problèmes sont maintenus par des patterns d’interaction modifiables plutôt que par des “défauts” personnels immuables, elle ouvre des possibilités de changement même dans des situations qui semblaient désespérées.
Dans un monde où la souffrance psychique est trop souvent réduite à des déséquilibres chimiques ou à des pathologies individuelles, l’approche systémique nous rappelle une vérité fondamentale : nous sommes des êtres de relation, et c’est dans la relation que se trouvent à la fois nos blessures et nos guérisons.
59 avis